Honorer les racines du yoga
D'où vient cette pratique & comment je choisis de l'enseigner avec respect.
Le yoga que nous pratiquons aujourd'hui en Occident soulève une question que je trouve importante de regarder en face plutôt que d'éviter : à qui appartient le yoga, et comment le pratiquer sans trahir ce dont il est né ?
Je n'ai pas de réponse toute faite. Mais j'ai une conviction : on peut aimer profondément une pratique et, en même temps, rester lucide sur son histoire. Les deux ne s'opposent pas, au contraire, je crois que la lucidité fait partie du respect.
Ce que dit la recherche historique
Quand on parle de yoga, on imagine souvent une lignée intacte qui remonterait à des milliers d'années. La recherche raconte quelque chose de plus complexe & indissociable de la colonisation.
Le yoga postural moderne, celui des enchaînements de postures que l'on connaît aujourd'hui, s'est largement façonné à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, dans une Inde sous domination coloniale britannique. Et cette domination n'avait rien de neutre : l'administration coloniale méprisait les traditions indiennes et les dépeignait comme "arriérées", un récit raciste qui servait à justifier la poursuite de l'occupation — une violence faite à tout un peuple, à sa culture et à sa spiritualité.
C'est en partie en réponse à cette oppression que des réformateurs indiens ont réinvesti et transformé le yoga. Ils l'ont relié à la culture physique de l'époque pour construire l'image d'une nation forte et digne, et l'ont fait connaître en Occident, Swami Vivekananda dès les années 1890, notamment pour contrer le discours colonial sur l'« infériorité » indienne et soutenir le mouvement d'indépendance. C'est ce que documentent des chercheurs comme Mark Singleton (Yoga Body, Oxford University Press, 2010) et Joseph Alter (Yoga in Modern India, Princeton University Press, 2004).
Loin de diminuer le yoga, cette histoire le rend à mes yeux plus précieux encore : ce que beaucoup pratiquent aujourd'hui est né en partie comme un geste de résistance et de dignité face à la violence coloniale. L'oublier, c'est effacer cette mémoire.
Ceci relève de l'histoire documentée par la recherche, à distinguer de la tradition yogique elle-même.
Ce que dit la tradition yogique
Du côté des textes, le yoga est bien plus vaste que les postures.
Les Yoga Sutras de Patanjali, un des textes fondateurs de la tradition, présentent le yoga comme un chemin en huit branches : l'éthique, la relation au monde, la posture, le souffle, le retrait des sens, la concentration, la méditation et l'état d'unité. La posture (asana) n'y est qu'une branche parmi huit & désignait à l'origine une assise stable pour méditer, bien plus qu'une performance physique.
Autrement dit : ce que nous appelons couramment "faire du yoga" est une porte d'entrée précieuse, mais c'est une petite partie d'un ensemble beaucoup plus profond.
Et le débat sur l'appropriation ?
Il existe une distinction utile entre appropriation, utiliser une culture en effaçant ou en commercialisant ses origines, & appréciation, s'engager dans une pratique en créditant et en honorant ce dont elle vient. Et si ce débat est aussi chargé, c'est précisément à cause de l'histoire évoquée plus haut : il s'agit d'une pratique née chez un peuple colonisé, aujourd'hui largement diffusée et vendue par les cultures des anciennes puissances coloniales. Le rapport de force n'a pas disparu avec la fin des empires.
À la fin des années 2000, la Hindu American Foundation a lancé la campagne « Take Back Yoga ». Son message n'était pas d'exclure qui que ce soit ni de demander une conversion : simplement d'inviter les pratiquant·es à reconnaître la dette du yoga envers ses racines indiennes et spirituelles. À l'inverse, certains chercheurs rappellent que le yoga a une longue histoire d'échanges et n'a jamais été une tradition "pure", et que vouloir le figer peut, à son tour, simplifier à l'excès. Beaucoup s'accordent sur un point : le vrai sujet est moins la pratique individuelle que la marchandisation à grande échelle, qui transforme une voie spirituelle en simple produit.
Je te partage ces regards sans prétendre trancher pour toi. Je crois que chacune peut se faire son idée — et que la question mérite d'être posée plutôt que balayée.
Comment je choisis de pratiquer et d'enseigner
Voici, en toute transparence, les repères que je me donne :
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Honorer ma transmission et ma formation. Je me suis formée en Inde auprès de Ram Jain, fondateur d'Arhanta Yoga et titulaire d'un doctorat (PhD) en yoga. J'ai aussi suivi de nombreuses formations en philosophie du yoga, c'est essentiel pour moi, aux côtés de formations en anatomie et en yoga fonctionnel. Ces deux versants se nourrissent : la philosophie reste ma base profonde, et la connaissance du corps me permet d'enseigner avec justesse et en sécurité.
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Nommer les origines. Je distingue ce qui relève de la tradition yogique et ce qui relève d'inventions plus récentes, sans tout mélanger.
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Ne pas décorer avec du sacré. J'évite d'utiliser des symboles ou des mots sacrés comme de simples ornements esthétiques, sans en comprendre le sens.
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Rester ouverte à la critique. Je ne prétends pas tout savoir. J'accueille la critique constructive comme une chance d'affiner mon enseignement et de me rapprocher du yoga tel qu'il est vraiment, pas tel qu'on le caricature parfois.
Mes choix concrets pour les pratiques en ligne
Tu ne m'entendras pas chanter de "Om" ni proposer de mantras pendant les pratiques en ligne. Ce n'est pas un rejet de la tradition, bien au contraire : c'est par honnêteté. Je sais que, seules chez vous derrière un écran, très peu d'entre vous se sentent à l'aise de chanter, et je préfère ne pas plaquer un rituel qui sonnerait faux dans ce cadre.
En revanche, la dimension philosophique me tient profondément à cœur. C'est pourquoi tu trouveras sur le studio des podcasts dédiés à la philosophie du yoga, pour explorer à ton rythme ce qu'est réellement cette pratique, bien au-delà des postures 🌸
Une invitation, pas une condition
Tu n'as pas besoin d'être experte en histoire de l'Inde pour pratiquer ici, ni de porter le poids de ces questions sur tes épaules. Mais je crois que savoir un peu d'où vient ce que l'on aime, c'est déjà une forme de gratitude. Et ça, c'est une invitation que je t'adresse avec douceur, jamais une exigence. 🌸
Apolline, professeure de yoga ✨
Note : cette page s'appuie sur des sources historiques et sociologiques, et non sur des données biomédicales, elle ne formule aucune affirmation de santé.
